Pauline JOURDAN, Une sneaker belge est-elle possible ?

Les sneakers se révèlent comme l’objet archétypal d’une mondialisation assumée et autogérée: dessinées aux États-Unis, fabriquées en Asie du Sud-Est à partir de matières plastiques acheminées depuis les pays du Golfe, pour ensuite être massivement vendues dans des “sneaker stores“ aux quatre coins du monde. Cette chaussure protéiforme s’est imposée partout dans le monde et dans toutes les catégories de consommateurs, à hauteur de 23 milliards de paires vendues dans le monde en 2016. Soit l’équivalent de 3 paires par habitant de la planète, en 1 an. Aujourd’hui, 4 % des sneakers sont produites en Europe ; contre 87 % en Asie, principalement en Chine dans des villes-usines pouvant compter jusqu’à plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers, et au Vietnam, concurrent majeur des usines chinoises. Cependant, au-delà de ces grandes tendances, il reste extrêmement difficile de retracer l’itinéraire de fabrication d’une paire de chaussures : les chaînes d’approvisionnement sont souvent éclatées géographiquement (voir cartographie de la production Nike) et se caractérisent par leur forte opacité.

Dans ma recherche, j’utilise la sneaker comme un outil : elle est un prisme pour questionner nos manières de produire les objets qui nous sont les plus familiers. Pourquoi ne pas dès lors imaginer une sneaker… belge? Une basket intégralement confectionnée en Belgique, à l’aide des matières premières et de l‘industrie locale, est-elle possible ? Cela aurait-il un sens? À quelle hauteur serait-elle valorisante sur le plan écologique, sociale, et économique ? Une manière détournée d’interroger le tissu industriel belge et les modes de production locale (la Belgique est historiquement attachée à un patrimoine industriel textile important: culture de fibres naturelles, tissage; sa production de lin et de chanvre reste présente et on assiste même, dans le cas du second, à un regain d’activité. Ces deux tissus pourraient par exemple trouver leur place dans notre quête de sneaker…)

Mais l’hypothèse d’une sneaker belge est aussi une manière de questionner l’idée-même de « local ». L’importance grandissante du local est bien entendu largement motivée par une prise de conscience écologique : ce qui importe, ce n’est pas seulement ce que l’on produit, mais comment on le produit ( voir « The New Geography of Trade » Fred Curtis, David Ehrenfel) : le modèle économique globalisé est en effet un modèle de la dé-responsabilisation: comment se sentir directement concerné par le coût écologique d’une industrie, lorsque celle-ci est éclatée sur plusieurs continents ? L’économie locale s’imposerait, à l’inverse, comme un modèle de responsabilisation de la population… La nouvelle exigence du local est aussi l’expression d’un besoin croissant de re-connexion à l’identité d’un territoire: paradoxalement, nous exportons la majorité de ce que nous produisons et nous importons la majorité de ce que nous consommons… Le local devient le véhicule de valeurs fortes (meilleure qualité des produits, transparence, soutien à l’emploi) et se fait vecteur identitaire, avec les glissements politiques qu’on peut imaginer: puisque ce qui vient « de chez moi » serait supérieur à ce qui vient d’«ailleurs », définir un cadre local peut rapidement consister à poser des frontières…

Questionner le local me permet donc de partir à la rencontre d’un territoire industriel désigné, celui de la Belgique, pour en interroger les dimensions et les capacités en 2019.  Mais il soulève des interrogations d’ordre plus large: comment définit-on un territoire économique? Que désigne exactement l’idée de local? Est-ce un maillage industriel cohérent et géographiquement resserré? Une culture, des valeurs communes? Ou un périmètre géographique précis et applicable sans discernement? Le projet sera présenté en juin 2020.

Pauline Jourdan – Master 2